Seule une rencontre peut permettre à quelqu'un de changer.
[ Anonyme ]
Trois ans d’enseignement en doctorat
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J’ai la chance de pouvoir actuellement faire plus ce que j’aime : être avec les étudiants. Cette semaine fut réservée à des entretiens personnels. Discuter avec eux, individuellement. La majorité respectera le dogme acquis de l’étudiant qui est là pour réussir ses examens, sans remettre en cause les choses. D’autres cependant, commencent à se questionner. Sur eux, sur ce qu’ils veulent pour leur avenir, sur le fondement de cette société. De ces entretiens, je retiendrai deux personnes. Pour compléter le trio, j’ai enfin réussi à discuter avec ma collègue chinoise arrivée il y a quelques mois dans notre bureau.

Il faut bien comprendre une chose : je ne me considère pas comme un enseignant. On ne m’a fourni aucune formation pour enseigner, jamais offert les outils que doit posséder un professeur. Alors j’enseigne selon ma méthode, selon mes propres recherches faites sur l’école, les techniques d’enseignement qui semblent donner des résultats. Par dessus tout, je m’oblige à une chose : être l’enseignant que j’aurai voulu avoir en cours lorsque j’étais de l’autre côté.
Pour moi, il faut trois choses pour retenir une information : de l’implication émotionnelle, de la répétition et être détendu.

L’implication émotionnelle est simple à offrir aux étudiants : le cursus universitaire est pour eux l’opportunité de réaliser le métier qu’ils veulent. J’y ajoute un professeur accessible, en appuyant bien que moi aussi, je suis étudiant. J’apprends à enseigner en parallèle de mon doctorat scientifique. Je commets des erreurs, comme eux, qu’importe : dans cette pièce, on vise le même but, s’améliorer. Et on ne s’améliore jamais sans erreur : ils en feront, moi aussi, rien d’anormal.
La répétition, c’est leur part du travail. Je peux donner la voie à suivre, celle que j’ai suivi, d’autres apprises au cours de mes lectures, mais c’est leur travail : apprendre à connaître leur mode de fonctionnement, l’optimiser et finalement, pour reprendre les paroles de cette blonde de ce matin : j’ai appris à m’adapter à l’exigence des cours, je suis devenu une machine de logique car c’est ce que l’on attend de moi.
Être détendu, c’est peut-être ce qu’ils maitrisent le moins. Tout étudiant stresse lors des examens. C’est normal. Parfois cependant, cela devient pathologique. Dans le monde du travail, on appelle cela burn out. L’épuisement professionnel. Trop stressé, on commet des erreurs, on a du mal à mobiliser ses connaissances. Ces erreurs intensifient le stress, qui entraîneront encore plus d’erreurs. Il faut apprendre à désamorcer ce cercle vicieux. Mon directeur de thèse me répète régulièrement que je suis bien trop détendu pour un doctorant de troisième année. Cela ne m’empêche pas de bien faire mon travail. Je finis ma thèse dans six mois, je n’ai écrit aucun de mes trois papiers, pas débuté l’écriture de ma thèse, pas même terminé mes expériences. Honnêtement, il est impossible de terminer la thèse en temps et en heure. Bien que je possède quelques moyens de me faire prolonger, rien ne me certifie que je serai effectivement prolongé. Alors, cela m’apportera suffisamment de stress le moment venu pour qu’actuellement, je ne me laisse pas ronger par cela.

Le quatrième élément que j’essaie d’apporter à mes étudiants est simple : je ramène tout à leur quotidien. Tout à eux même. Peut-être seront-ils en train d’étudier le passage de chlore au travers d’une membrane en plastique, mais, à quoi cela sert-il ? Apporter de l’eau potable sur une île. Purifier l’eau dans un pays qui n’a pas accès à une eau potable. Comprendre le fonctionnement de leur cerveau. Ces membranes n’ont pas été fabriqué pour faire un TP : elles ont une utilité, que je leur répète. Le second TP que je donne m’offre beaucoup plus de liberté et a bien évolué au cours de mes trois années d’enseignement. Le système gustatif. Trois heures pour leur expliquer comment fonctionne leur gustation. Avec le temps, j’ai appris à sélectionner l’information, l’optimiser. Du système gustatif, j’en profite pour faire le tour de leur cinq sens. Pour leur montrer que toute leur perception n’est qu’une illusion de leur propre cerveau. La réalité n’existe pas, chacun a sa propre réalité, conditionnée par leur expérience passée et leur état émotionnel du moment. Parler des synesthètes, ces gens capables de voir les sons ou d’entendre les couleurs. Leurs sens ne se sont pas individualisés normalement, ils voient le monde différemment et la Science a mis au point des protocoles permettant de les dépister sans erreur. Les publications ont en tout cas, réussi à convaincre le scientifique que je suis. Peut-être l’enseignement qui m’apporte le plus de joie : cette année, à chaque fin de cours, les étudiants m’ont remercié.

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Cependant, le problème principal de l’enseignement d’aujourd’hui est double.
Mes parents ont suivi un cursus universitaire pour avoir un travail. Il faut casser ce dogme à présent. Les étudiants d’aujourd’hui ne doivent plus suivre ce cursus pour avoir un travail, mais pour le fabriquer. Il faut inventer, être créatif. Se connaître suffisamment pour savoir ce que l’on veut pour notre avenir et choisir les unités d’enseignements pour se créer un profil apte à nous permettre de créer le travail que l’on veut. Pas pour obtenir un diplôme que bien d’autres auront et qui n’a plus aucune valeur. Le chômage des doctorants, ces diplômés à BAC+8, le plus haut niveau français montre bien l’obligation qu’une personne a aujourd’hui de s’individualiser.
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Le second problème, c’est qu’en 2014, l’Humanité possède beaucoup de connaissances. J’ai tendance à croire aujourd’hui qu’en soit, nous en savons suffisamment. Avec mon téléphone de 170g, j’ai accès à toutes les connaissances humaines par Internet. Étant petit, je devais me déplacer à la bibliothèque, passer devant l’ordinateur pour trouver la référence d’un livre, espérer que la petite bibliothèque de ma ville l’avait acheté pour pouvoir le consulter sur place vu que ce n’était pas un roman, pas une chose que je pouvais emmener à la maison. Pour dupliquer l’information, souvent je devais la recopier, pas de téléphone pour prendre le livre en photo. Pas forcément les moyens de photocopier 250 pages.
Pourtant, on enseigne aujourd’hui comme hier. Là est le problème. On a besoin d’apprendre à faire des liens, à synthétiser l’information, à réfléchir.

Alors, en entretien, je ne me focalisais pas sur les notes de l’étudiant, pas sur le contenu du cours. Apprends-le et tu auras 20 à l’examen. Maintenant, après, dans le monde réel -celui à l’extérieur de l’école-, ce qui va importer c’est qui ils sont. Es-tu capable de gérer la pression ? Es-tu capable d’être passionné et de montrer que tu peux apporter un bénéfice à l’entreprise ? Es-tu capable de t’extraire des mensonges de cette société ? Finalement, désires-tu passer 9h par jour au travail, à faire des tâches répétitives, durant cinq jours par semaine ? Notre génération n’est plus prête à cela. Le sacrifice des générations passées nous a offert liberté et confort de vie. Maintenant, beaucoup n’aspirent qu’à une chose : être heureux. Cette opportunité est le cadeau de nos ancêtres et celui qu’aujourd’hui, nous devons construire pour les générations futures.

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Je suis toujours en convalescence suite à mon opération de décembre. Le corps se fatigue vite et mon travail m’épuise au quotidien. Je me suis adapté, passe plus de temps à discuter. Avec les autres doctorants, les plus jeunes qui traversent ce que j’ai traversé par le passé. Avec les étudiants, qui se posent les mêmes questions que je me suis posé à leur époque, sauf qu’à présent, je peux partager mon expérience et leur faire peut-être gagner du temps. Leur montrer mes erreurs et faire en sorte qu’ils ne les fassent pas et gagnent du temps.
Pour moi, c’est cela l’enseignement. Pas passer trois heures à expliquer des choses qu’ils peuvent très bien trouver dans un livre, dans un M(O)OC, ou simplement, sur leur polycopié de cours.
Ramener l’Humain au centre de l’école, rappeler que le professeur n’est pas là pour bêtement leur apprendre des informations qu’ils devront recracher à l’examen : le professeur est là pour faire d’eux des individus aptes à résoudre les problèmes de demain. Expliquer le fonctionnement des neurones de Purkinje, oui, mais sans oublier de dire que sans eux, ils ne possèderaient pas ce sixième sens, celui de l’équilibre. Que sans ces neurones là, ils ne pourraient pas jouer du piano ou taper au clavier. L’implication émotionnelle est là : se gaver de connaissance, mais en sachant pourquoi on apprend cela, à quoi ces connaissances servent.
Et de ces entretiens, je me rends compte que les étudiants ne savent plus pourquoi ils apprennent.

Et qu’à l’image des doctorants qui ne savent plus pourquoi ils font des expériences à longueur de journée, qui n’ont plus le temps de réfléchir à leur projet de thèse et qui bien souvent, sont relégués au rang de petites mains, de techniciens : on a vraiment, de nos jours, un gros problème d’enseignement.

A nous de nous poser les bonnes questions. Demain, les dirigeants du pays, ce sera nous : ne devenons pas comme notre classe dirigeante qui agit sans réfléchir. Apprenons, synthétisons et essayons de faire quelque chose de plus adapté à la situation actuelle des connaissances humaines.

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